Depuis 2023, j'évalue des startups deeptech pour Team for the Planet, un fonds citoyen qui investit dans des innovations à fort potentiel de réduction des émissions, et qui s'appuie sur l'intelligence collective de ses actionnaires pour trier les dossiers. Concrètement, des dizaines d'évaluateurs lisent les mêmes projets, notent indépendamment, et la décision sort de la convergence des avis. J'en dis plus sur ce rôle dans mon étude de cas Team for the Planet.
Ma checklist personnelle s'est affinée dossier après dossier. Elle n'est pas exhaustive, et elle n'est pas ce qui décide à la fin : c'est l'intelligence collective qui décide. Mais c'est mon filtre avant de poser une note. Je la partage parce que les mêmes erreurs reviennent, et qu'un peu de lisibilité aide tout le monde, fondateurs comme évaluateurs.
1. Faisabilité technique : où sont-ils vraiment ?
Première question, et la plus mal traitée : la science derrière le projet scale-t-elle réellement ? Pas en théorie, pas dans un papier de 2014, mais dans des conditions industrielles aujourd'hui.
L'outil que j'utilise tout le temps, c'est le TRL (Technology Readiness Level) de 1 à 9 :
- TRL 1-3 : recherche fondamentale, preuve de concept en labo. Investissable, mais sur un horizon 10+ ans.
- TRL 4-6 : prototype validé en environnement représentatif. C'est là que se joue 80 % du risque deeptech climat.
- TRL 7-9 : démonstration pilote, première unité commerciale, déploiement. Beaucoup moins risqué techniquement, mais souvent déjà cher.
Ma question piège : « montrez-moi les données de votre dernier essai en conditions représentatives, pas en labo ». Si la réponse est floue, on n'est pas où le pitch dit qu'on est. Une startup honnête vous dira « TRL 4, on cherche à passer à 5 d'ici 18 mois ». Une startup en difficulté vous dira « on est presque industrialisable ».
2. L'impact réel : combien de gigatonnes, sur quel horizon, et est-ce que ça arriverait sans eux ?
Une startup climat se juge sur trois questions d'impact, pas une :
- Combien de CO2 évité ou capté ? En gigatonnes / an à maturité. Si la réponse est inférieure à 0,1 Gt CO2eq/an, ce n'est pas un levier systémique, ça peut être un bon business, mais ce n'est pas l'enjeu climat global.
- Sur quel horizon de temps ? Une tonne évitée en 2027 vaut beaucoup plus qu'une tonne évitée en 2045. Le carbone est un problème cumulatif. Méfiez-vous des trajectoires qui ne décollent qu'après 2040.
- Additionnalité. Cette réduction se serait-elle produite sans eux ? Si la même chose va arriver via une régulation européenne en 2028, l'apport marginal de la startup est faible. Ce critère élimine beaucoup de projets « me-too » qui ne font qu'accélérer une trajectoire déjà engagée.
Le « gigatonne thinking », c'est l'inverse de l'humblebrag sur des « tonnes équivalent CO2 économisées en compensant un vol ». Si on ne joue pas à l'échelle de la gigatonne, on joue à autre chose.
3. Un modèle économique qui tient sans crédits carbone
Drapeau rouge récurrent : la startup dont le P&L ne tient debout qu'avec un prix du carbone à 100 €/t. Le marché du carbone est instable, politiquement dépendant, et historiquement décevant. Les meilleures boîtes climat ont une économie unitaire viable même sans crédits carbone : les crédits sont un bonus, pas la colonne vertébrale.
Mes trois questions sur le business model :
- Qui paie, et pourquoi paierait-il cher ?
- Quelle est la marge brute hors subventions et hors crédits carbone ?
- Le prix du produit final est-il compétitif avec l'alternative fossile aujourd'hui, ou seulement avec une taxe carbone à 150 € ?
4. Red flags
Les signaux qui me font baisser une note presque automatiquement :
- « On utilise l'IA pour optimiser… » sans préciser quoi, comment, et avec quelles données. L'IA n'est pas une thèse climat. C'est un outil.
- Pas de co-fondateur scientifique sur un projet deeptech. Si le sujet est de la chimie ou de la biologie, et que le pitch est porté par deux profils business, l'exécution technique est en risque maximal.
- Une « solution » à un problème que personne ne paie aujourd'hui. La conscience écologique ne paie pas les factures de B2B. Le client doit avoir une raison économique ou réglementaire d'acheter.
- Pas de chiffre d'impact mesurable, ou des chiffres « top-down » du type « si on capture 1 % du marché mondial du ciment, on évite 8 Gt ». Sans bottom-up, c'est de la projection.
- Brevets vaporeux, articles sponsorisés sans peer-review, absence totale de publication.
5. Green flags
À l'inverse, ce qui me fait monter une note :
- Publications peer-reviewed récentes des fondateurs ou de leur conseil scientifique. Nature, Science, Joule, ACS : n'importe lequel, mais du vrai.
- Un Scientific Advisory Board identifiable, avec des chercheurs nommés et joignables, pas une liste de logos d'universités.
- Un MVP avec un client pilote payant, même petit. La validation commerciale précoce vaut dix slides de TAM.
- Une roadmap réglementaire claire : ils savent quelles autorisations ils doivent obtenir, dans quel ordre, et qui ils ont déjà rencontré côté régulateur.
- Une honnêteté sur le risque. Le meilleur pitch que j'ai lu commençait par « voici les trois raisons pour lesquelles cette boîte pourrait échouer ». J'ai mis la meilleure note.
6. La checklist à l'épreuve du réel
Une grille vaut ce qu'elle produit. Voici quelques innovations que Team for the Planet a financées (dossiers publics, chiffres publics) relues à travers les critères ci-dessus. C'est le meilleur test d'une méthode : est-ce qu'elle éclaire les projets qui, deux ou trois ans plus tard, avancent vraiment ?
- Beyond the Sea (~2,5 M€) : des voiles de traction type kite pour cargos, qui visent −20 à −40 % de carburant. Cas d'école du critère « impact systémique » : le transport maritime pèse près de 3 % des émissions mondiales, donc le levier est massif par construction. Où ils en sont : une voile de 50 m² en tests de vol dynamique dans le bassin d'Arcachon, un passage concret du prototype vers la démonstration (TRL 5-6 → 7).
- Leviathan Dynamics (~2,34 M€) : du froid industriel produit à l'eau, en remplacement des fluides frigorigènes ultra-réchauffants. Cas d'école du critère « modèle qui tient sans crédits carbone » : le client achète du froid moins cher et se débarrasse d'un risque réglementaire sur les gaz fluorés : l'impact climat est un bonus, pas la colonne vertébrale. Où ils en sont : premières machines livrées, ~2 000 t CO₂ évitées sur la dernière année, passage en industrialisation.
- Cool Roof France : une peinture réfléchissante qui baisse les besoins de climatisation d'un bâtiment d'environ 40 %. Cas d'école du critère « faisabilité » : techno mûre (TRL 8-9), déployable immédiatement, aucun pari scientifique à 10 ans. Où ils en sont : des centaines de milliers de m² de toits repeints en France, en pleine croissance.
- Seaturns (~0,8 M€, énergie houlomotrice) et Monomeris (recyclage quasi infini du plastique), deux paris plus amont, plus près du TRL 4-6 : techniquement plus risqués, mais avec un potentiel de bascule énorme si la marche industrielle se franchit. Exactement le profil « fort risque / fort impact » que le modèle citoyen peut se permettre là où un fonds classique reculerait.
Sur ~30 000 innovations évaluées et 14 déployées, ce que je retiens, c'est la cohérence : les projets qui avancent le mieux sont précisément ceux qui cochaient les cases « impact systémique », « modèle viable sans crédits carbone » et « honnêteté sur le TRL ». La grille n'est pas magique, mais elle vieillit bien.
Pour conclure
Cette checklist est mon filtre, pas l'algorithme final. Ce qui fait la force du modèle Team for the Planet, c'est précisément qu'on ne se repose pas sur un seul évaluateur. Je peux me tromper sur un dossier ; la sagesse collective de dizaines d'évaluateurs indépendants corrige mes biais. C'est cette mécanique-là, plus que ma propre note, qui rend le système robuste.
Si vous êtes en train de monter une boîte climat et que vous voulez tester votre dossier avant de le soumettre, ou si vous êtes évaluateur et que vous voulez comparer nos méthodes, écrivez-moi à contact@thanaelfontaine.eu ou bookez un créneau depuis la page contact. Mon filtre est une porte d'entrée ; la sagesse collective fait le reste.