Depuis 2023, j'évalue des dossiers de startups deeptech pour Team for the Planet, un fonds citoyen qui finance des innovations à fort potentiel de réduction des émissions. Je regarde trois choses : la faisabilité technique, l'impact réel, le modèle économique. J'en dis plus sur ce rôle dans mon étude de cas Team for the Planet.

Et il y a une phrase qui, quand je la lis dans un dossier, me met toujours en alerte : « on est presque industrialisables ».

« Presque » n'est pas un niveau. Le TRL existe précisément pour remplacer ce mot par un chiffre que tout le monde lit de la même façon. Si vous montez une boîte deeptech et que vous ne savez pas dire votre TRL en une phrase, vous perdez de l'argent et du temps — pas parce que votre techno est faible, mais parce que personne en face ne sait quoi faire de votre dossier.

1. Le TRL, c'est quoi exactement

Le TRL — Technology Readiness Level, niveau de maturité technologique — est une échelle de 1 à 9. Elle est née à la NASA dans les années 1970, a été formalisée dans les années 1990, puis adoptée par la Commission européenne avec Horizon 2020. Elle est aujourd'hui le langage par défaut du financement de l'innovation en Europe.

Elle répond à une seule question : quelle part du risque restant est technique ?

C'est important, parce que la plupart des malentendus viennent de là. Le TRL n'est pas une note de qualité. Ce n'est pas un score d'ambition, ni un classement des boîtes sérieuses contre les autres. Un TRL 3 n'est pas « moins bon » qu'un TRL 7 : il est plus tôt. Donc moins cher à financer, et plus risqué. Ce sont deux informations utiles, pas un jugement.

Ce que le TRL mesure, en réalité, c'est la quantité de preuve accumulée. Chaque niveau correspond à un type de preuve précis. Monter d'un cran, ce n'est pas être plus confiant : c'est avoir produit une preuve d'une nature nouvelle.

2. Les neuf niveaux, en langage de fondateur

Voici l'échelle telle que je la lis, avec pour chaque niveau la preuve qu'il exige réellement :

  1. TRL 1 — principe physique observé. Vous avez une publication, ou une observation. Vous n'avez pas de produit, et c'est normal.
  2. TRL 2 — concept technologique formulé. Vous savez quoi construire et pourquoi ça devrait marcher. Rien n'est encore construit.
  3. TRL 3 — preuve de concept expérimentale. Ça a marché une fois, en laboratoire, avec la personne qui l'a conçu juste à côté. Le premier vrai jalon.
  4. TRL 4 — composants validés en laboratoire. Le sous-système tient, dans un environnement que vous contrôlez entièrement : votre température, votre alimentation, votre échantillon.
  5. TRL 5 — validé en environnement représentatif. Le palier le plus mal compris. C'est la première fois que le réel a le droit de casser votre techno : poussière, vibrations, variations de température, un opérateur qui n'est pas vous.
  6. TRL 6 — démonstrateur en environnement représentatif. Cette fois c'est le système complet, pas un composant isolé. La différence entre 5 et 6 est presque toujours là.
  7. TRL 7 — démonstrateur en environnement opérationnel. Sur site, chez un vrai utilisateur, dans les conditions réelles d'exploitation, avec les contraintes réelles.
  8. TRL 8 — système qualifié. Il fonctionne et il est certifié, homologué, conforme. La partie que tout le monde sous-estime dans le calendrier.
  9. TRL 9 — éprouvé en exploitation. Il tourne, il est vendu, il ne surprend plus personne.

La zone qui compte, c'est 4 → 5 → 6. C'est là que se joue l'essentiel du risque deeptech — la zone qu'on appelle communément la « vallée de la mort » du financement de l'innovation : trop mûr pour la recherche académique, trop immature pour un investisseur qui veut du chiffre d'affaires dans 24 mois. Beaucoup de très bonnes technologies meurent là, sans que la science ait été prise en défaut une seule fois.

3. Pourquoi l'Europe vous oblige à connaître votre TRL

Ce n'est pas un débat théorique, et 2026 le rend très concret. La Commission a adopté un programme de travail 2026 du Conseil européen de l'innovation doté d'environ 1,4 milliard d'euros pour la deeptech. Et ce guichet est découpé par bandes de TRL :

  • EIC Pathfinder — la recherche amont, les niveaux les plus bas de l'échelle.
  • EIC Transition — précisément la traversée de la vallée : partir d'un TRL 3-4 pour atteindre 5-6, avec des tickets qui vont jusqu'à 2,5 M€.
  • EIC Accelerator — à partir du milieu de l'échelle, pour aller vers la qualification et le déploiement.

Conséquence directe : votre TRL n'est pas une image de marque, c'est un critère d'éligibilité. Surévaluez-le et vous candidatez à un instrument dont vous ne cochez pas les cases — vous perdez six mois. Sous-évaluez-le et vous laissez de l'argent sur la table, plus une part de dilution que vous auriez pu éviter.

La même logique vaut côté privé, en moins écrit. Un fonds à horizon dix ans peut porter un TRL 4. Un fonds qui a besoin de revenus dans deux ans ne peut pas, quelle que soit la qualité de votre science. Quand un investisseur vous dit « c'est trop tôt pour nous », il vous parle presque toujours de TRL, pas de votre équipe.

4. Les trois erreurs de TRL les plus fréquentes

Trois erreurs que je retrouve régulièrement dans les dossiers, et qui coûtent cher :

Erreur 1 — annoncer le TRL du composant comme celui du système. Votre membrane est peut-être à un stade avancé sur un banc de test. Mais la machine autour d'elle — pompes, capteurs, automatisme, maintenance — est beaucoup plus en amont. Le TRL d'un système, c'est celui de son maillon le plus faible, jamais celui de sa pièce la plus brillante. C'est aussi celle qui se repère le plus vite.

Erreur 2 — habiller le laboratoire en environnement représentatif. « Représentatif » a un sens précis : vous ne contrôlez plus tous les paramètres. Si l'essai a lieu chez vous, sur votre banc, avec votre échantillon préparé et votre ingénieur aux commandes, ce n'est pas représentatif. C'est du TRL 4 bien fait — ce qui est déjà quelque chose.

Erreur 3 — donner son TRL au futur. « On sera TRL 7 en fin d'année » répond à une question que personne n'a posée. La question est : où êtes-vous aujourd'hui, et avec quelle preuve ? Une trajectoire sans point de départ vérifiable n'est pas une trajectoire.

5. S'auto-évaluer honnêtement : trois questions

Vous n'avez pas besoin d'un consultant pour vous situer. Trois questions suffisent, et elles sont volontairement dures :

  1. Quelle est la dernière chose qui a physiquement fonctionné, et où ? Pas la dernière simulation, pas le dernier calcul. La dernière chose qui a tourné dans le monde réel.
  2. Qui l'a vue fonctionner en dehors de votre équipe ? Un client pilote, un partenaire industriel, un organisme de certification, un laboratoire tiers. Un témoin externe fait franchir des paliers ; une conviction interne, non.
  3. Qu'est-ce qui a cassé la dernière fois ? Celle-là est la plus révélatrice. Un fondateur incapable de nommer une panne récente n'a pas encore fait de vrai essai — ou ne le raconte pas.

C'est le prolongement de ma question piège habituelle, celle que je détaille dans ma checklist d'évaluation d'une startup climat : montrez-moi les données du dernier essai en conditions représentatives, pas en laboratoire. Si la réponse est floue, on n'est pas où le pitch dit qu'on est.

6. Pourquoi l'honnêteté sur le TRL vous fait gagner des points

C'est le point que je voudrais faire passer, parce qu'il est contre-intuitif : un TRL bas ne disqualifie pas. Un TRL mal annoncé, si.

Regardez la diversité des niveaux dans les innovations que Team for the Planet a financées — dossiers publics, chiffres publics :

  • Cool Roof France — une peinture réfléchissante qui réduit d'environ 40 % les besoins de climatisation. Techno mûre, haut de l'échelle, déployable immédiatement : des centaines de milliers de m² de toitures déjà repeints en France. Aucun pari scientifique à dix ans.
  • Beyond the Sea (~2,5 M€) — des voiles de traction pour cargos visant −20 à −40 % de carburant. Une voile de 50 m² en tests de vol dynamique dans le bassin d'Arcachon : c'est exactement à quoi ressemble la traversée du milieu de l'échelle vers le démonstrateur opérationnel. Concret, filmable, vérifiable.
  • Leviathan Dynamics (~2,34 M€) — du froid industriel produit à l'eau, en remplacement des fluides frigorigènes très réchauffants. Premières machines livrées, ~2 000 t CO₂ évitées sur la dernière année, entrée en industrialisation. Le haut de l'échelle en train de se jouer.
  • Seaturns (~0,8 M€, énergie houlomotrice) et Monomeris (recyclage quasi infini du plastique) — deux paris nettement plus amont. Plus risqués techniquement, avec un potentiel de bascule énorme si la marche industrielle se franchit.

Sur plus de 30 000 innovations évaluées et 14 déployées à ce jour, le TRL n'est jamais un filtre binaire. C'est une façon de savoir quel type de risque on prend, et donc quel type d'argent et quel horizon sont adaptés. Une précision importante : je note, je ne décide pas. Team for the Planet compte environ 133 000 actionnaires et les décisions de financement y sont collectives — ma note n'est qu'un avis parmi ceux des autres évaluateurs, et c'est précisément ce qui rend le système robuste.

Ce qui fait vraiment chuter un dossier, ce n'est donc pas d'être en TRL 4. C'est d'annoncer 7 quand on est en 4. Parce qu'à partir du moment où un évaluateur trouve un écart entre ce que vous affirmez et ce que vous prouvez, il relit tout le reste avec ce doute-là. Vous ne perdez pas un point sur la faisabilité : vous perdez votre crédibilité sur l'impact, sur le modèle, sur l'équipe. Dire « TRL 4, on vise 5 dans dix-huit mois, voici l'essai qui le validera » est un signal de maîtrise. « On est presque industrialisables » est un signal d'imprécision.

Si vous montez une boîte deeptech et que vous voulez confronter votre auto-évaluation avant de la mettre dans un dossier — ou si vous êtes évaluateur et que vous voulez comparer nos grilles — écrivez-moi à contact@thanaelfontaine.eu ou réservez un créneau depuis la page contact. Sur le TRL, se tromper de bonne foi coûte cher ; se situer juste ne coûte rien.

Since 2023 I've been assessing deeptech startup files for Team for the Planet, a citizen-owned fund that finances innovations with high emission-reduction potential. I look at three things: technical feasibility, real impact, business model. I go deeper on that role in my Team for the Planet case study.

And there's one sentence that always puts me on alert when I read it in a file: "we're almost industrial-ready".

"Almost" is not a level. TRL exists precisely to replace that word with a number everyone reads the same way. If you're building a deeptech company and you can't state your TRL in one sentence, you're losing money and time — not because your technology is weak, but because nobody on the other side of the table knows what to do with your file.

1. What TRL actually is

TRL — Technology Readiness Level — is a scale from 1 to 9. It was born at NASA in the 1970s, formalised in the 1990s, then adopted by the European Commission with Horizon 2020. Today it is the default language of innovation funding in Europe.

It answers one single question: how much of the remaining risk is technical?

That matters, because most misunderstandings start there. TRL is not a quality score. It's not a rating of ambition, nor a ranking of serious companies against the rest. A TRL 3 isn't "worse" than a TRL 7: it's earlier. So it's cheaper to fund, and riskier. Those are two useful pieces of information, not a judgement.

What TRL really measures is the amount of evidence accumulated. Each level corresponds to a specific type of proof. Moving up a notch isn't about being more confident: it's about having produced a new kind of evidence.

2. The nine levels, in founder language

Here's the scale as I read it, with the proof each level actually demands:

  1. TRL 1 — basic principle observed. You have a publication, or an observation. You don't have a product, and that's fine.
  2. TRL 2 — technology concept formulated. You know what to build and why it should work. Nothing is built yet.
  3. TRL 3 — experimental proof of concept. It worked once, in a lab, with the person who designed it standing right there. The first real milestone.
  4. TRL 4 — components validated in the lab. The subsystem holds up, in an environment you fully control: your temperature, your power supply, your sample.
  5. TRL 5 — validated in a relevant environment. The most misunderstood step of all. This is the first time reality is allowed to break your technology: dust, vibration, temperature swings, an operator who isn't you.
  6. TRL 6 — demonstrator in a relevant environment. This time it's the complete system, not an isolated component. The difference between 5 and 6 is almost always right there.
  7. TRL 7 — demonstrator in an operational environment. On site, at a real user's premises, under real operating conditions, with real constraints.
  8. TRL 8 — system qualified. It works and it is certified, approved, compliant. The part everyone underestimates in the schedule.
  9. TRL 9 — proven in operation. It runs, it's sold, it surprises nobody any more.

The zone that matters is 4 → 5 → 6. That's where most of the deeptech risk plays out — the zone commonly known as innovation funding's "valley of death": too mature for academic research, too immature for an investor who wants revenue within 24 months. A lot of very good technologies die there, without the science ever having been proven wrong once.

3. Why Europe forces you to know your TRL

This isn't a theoretical debate, and 2026 makes it very concrete. The Commission adopted a 2026 European Innovation Council work programme worth roughly €1.4 billion for deeptech. And that funding is carved up by TRL band:

  • EIC Pathfinder — upstream research, the lowest levels of the scale.
  • EIC Transition — precisely the crossing of the valley: starting from TRL 3-4 to reach 5-6, with tickets up to €2.5M.
  • EIC Accelerator — from the middle of the scale upwards, towards qualification and deployment.

The direct consequence: your TRL isn't branding, it's an eligibility criterion. Overstate it and you apply to an instrument whose boxes you don't tick — you lose six months. Understate it and you leave money on the table, plus a slice of dilution you could have avoided.

The same logic applies on the private side, just less written down. A fund with a ten-year horizon can carry a TRL 4. A fund that needs revenue within two years cannot, however good your science is. When an investor tells you "it's too early for us", they're almost always talking about TRL, not about your team.

4. The three most common TRL mistakes

Three mistakes I run into regularly in the files, and that cost dearly:

Mistake 1 — presenting the component's TRL as the system's. Your membrane may well be at an advanced stage on a test bench. But the machine around it — pumps, sensors, control software, maintenance — is far more upstream. A system's TRL is that of its weakest link, never that of its most brilliant part. It's also the one that's fastest to spot.

Mistake 2 — dressing up the lab as a relevant environment. "Relevant" has a precise meaning: you no longer control every parameter. If the test happens at your place, on your bench, with your prepared sample and your engineer at the controls, it isn't relevant. It's TRL 4 done well — which is already something.

Mistake 3 — giving your TRL in the future tense. "We'll be TRL 7 by year-end" answers a question nobody asked. The question is: where are you today, and with what proof? A trajectory without a verifiable starting point isn't a trajectory.

5. Assessing yourself honestly: three questions

You don't need a consultant to place yourself. Three questions are enough, and they're deliberately hard:

  1. What is the last thing that physically worked, and where? Not the last simulation, not the last calculation. The last thing that ran in the real world.
  2. Who saw it work outside your own team? A pilot customer, an industrial partner, a certification body, a third-party lab. An external witness moves you up a level; internal conviction doesn't.
  3. What broke last time? That one is the most revealing. A founder who can't name a recent failure hasn't run a real test yet — or isn't telling you about it.

This extends my usual trick question, the one I detail in my checklist for evaluating a climate startup: show me the data from your latest run in relevant conditions, not in the lab. If the answer is fuzzy, you are not where the pitch claims you are.

6. Why being honest about your TRL earns you points

This is the point I most want to land, because it's counter-intuitive: a low TRL doesn't disqualify you. A misstated TRL does.

Look at the spread of levels across the innovations Team for the Planet has funded — public files, public figures:

  • Cool Roof France — a reflective paint that cuts a building's cooling needs by around 40%. Mature technology, top of the scale, deployable immediately: hundreds of thousands of m² of roofing already repainted across France. No ten-year scientific bet.
  • Beyond the Sea (~€2.5M) — kite traction sails for cargo ships targeting −20 to −40% fuel. A 50 m² sail in dynamic flight tests in the Arcachon Basin: that is exactly what crossing from the middle of the scale towards an operational demonstrator looks like. Concrete, filmable, verifiable.
  • Leviathan Dynamics (~€2.34M) — industrial cooling produced with water, replacing high-GWP refrigerants. First machines shipped, ~2,000 t CO₂ avoided over the past year, entering industrialisation. The top of the scale being earned in real time.
  • Seaturns (~€0.8M, wave energy) and Monomeris (near-infinite plastic recycling) — two markedly more upstream bets. Technically riskier, with enormous tipping potential if the industrial step gets cleared.

Across more than 30,000 innovations assessed and 14 deployed to date, TRL is never a binary filter. It's a way of knowing what kind of risk you're taking, and therefore what kind of money and what horizon fit. One important precision: I score, I don't decide. Team for the Planet has around 133,000 shareholders and funding decisions there are collective — my score is only one opinion among the other assessors', and that is exactly what makes the system robust.

So what really sinks a file isn't being at TRL 4. It's claiming 7 when you're at 4. Because the moment an assessor finds a gap between what you assert and what you prove, they re-read everything else with that doubt in mind. You don't lose one point on feasibility: you lose your credibility on impact, on the model, on the team. Saying "TRL 4, aiming for 5 within eighteen months, here's the test that will validate it" is a signal of command. "We're almost industrial-ready" is a signal of imprecision.

If you're building a deeptech company and want to stress-test your self-assessment before it goes into a file — or if you're an assessor and want to compare our grids — email me at contact@thanaelfontaine.eu or book a slot from the contact page. On TRL, being wrong in good faith is expensive; placing yourself accurately costs nothing.